En prenant comme point de départ l’analyse d’Emmanuel Nwosu publiée ce 21 septembre 2026 (« Local stablecoins are great, but who really needs them? »), un constat s’impose d’emblée : s’acharner à vendre des stablecoins locaux au grand public africain est une erreur de cible fondamentale. Le véritable champ de bataille de ces actifs numériques (comme le ZARP sud-africain, le cNGN nigérian ou le nTZS tanzanien) ne se situe pas dans le portefeuille du citoyen lambda, mais dans les salles de marché et les trésoreries d’entreprises.
Face à un marché mondial des stablecoins évalué par la Banque des règlements internationaux (BRI) à 320 milliards de dollars en mai 2026 — dont 99,4 % sont adossés au dollar américain —, les devises numériques locales souffrent d’un déficit d’attractivité naturel. Le consommateur africain cherche avant tout à se protéger de l’inflation ou à accéder aux marchés mondiaux en s’exposant au dollar. S’il souhaite simplement transférer de la monnaie locale, les infrastructures existantes (Mobile Money, virements bancaires) font déjà parfaitement l’affaire.
Pour exister, les stablecoins africains doivent cesser d’imiter leurs homologues mondiaux sur le segment de détail et se concentrer sur les inefficacités du marché de gros.
Le mirage du marché de détail (B2C) : Ajouter un stablecoin local au milieu d’une transaction de détail crée une friction inutile. Comme le souligne Nwosu, si un utilisateur détient des USDT et veut récupérer des nairas sur son compte bancaire, intercaler un cNGN n’apporte aucune valeur ajoutée évidente ; cela ne fait que rajouter une étape de conversion supplémentaire.
La véritable utilité : le commerce de gros (B2B) et les ponts de change : L’intérêt d’un stablecoin local réside dans sa capacité à numériser la trésorerie des entreprises. Un importateur tanzanien n’a pas besoin que son fournisseur chinois accepte le nTZS. Il a besoin que le nTZS serve de rampe d’accès on-chain rapide pour être converti en USDT. L’exemple cité par Nwosu avec la startup nigériane Polytope Labs et son protocole HyperFX est édifiant : la plateforme a traité plus de 573 millions de nairas via le cNGN en seulement 45 commandes. Avec une moyenne de 12,7 millions de nairas par transaction, il est clair que ce marché est piloté par des besoins institutionnels et non par des achats quotidiens.
Le dilemme de la liquidité et du rendement : Pour qu’un marché de gros fonctionne, il faut des apporteurs de liquidité. Ces derniers sont attirés par les spreads (l’écart entre le prix d’achat et de vente), qui peuvent atteindre 0,1 % à 0,4 % pour le nTZS selon le fondateur de NedaPay, contre moins de 0,01 % pour l’USDC selon Kaiko. Si certains émetteurs sont tentés d’offrir des rendements passifs pour attirer les utilisateurs, les régulateurs (au Nigeria, au Kenya et en Tanzanie) freinent des quatre fers. Ils refusent de voir les dépôts bancaires traditionnels siphonnés par des actifs numériques non réglementés offrant des taux d’intérêt.
L’arme secrète de la souveraineté monétaire : C’est sans doute le meilleur argument de survie pour ces tokens. Le Fonds monétaire international (FMI) alerte régulièrement sur le risque de « dollarisation numérique » des économies émergentes. Si les populations adoptent massivement l’USDT ou l’USDC, les banques centrales africaines perdront le contrôle de leur politique monétaire. Soutenir un écosystème de stablecoins locaux encadrés devient alors une question de souveraineté nationale pour des États soucieux de garder la main sur leurs flux financiers.
L’industrie de la fintech africaine doit ajuster son discours. La question n’est plus de savoir s’il est techniquement possible de mettre un shilling ou un naira sur la blockchain, mais plutôt de savoir si les institutions financières y trouvent un intérêt économique durable. Les monnaies africaines ont un avenir sur les registres distribués, non pas comme remplaçantes du cash pour acheter des denrées au marché, mais comme moteurs invisibles et ultra-rapides du commerce transfrontalier et de la gestion de trésorerie panafricaine.













