La Cour suprême a suspendu, lundi 7 septembre 2026, la licence accordée à Starlink Sénégal. Officiellement, c’est un différend de droit administratif entre un opérateur historique et un nouvel entrant. Dans les faits, c’est l’aveu d’un État qui a vendu un rêve de connectivité qu’il n’avait pas les moyens juridiques de tenir, et qui laisse aujourd’hui la justice trancher ce que le pouvoir politique n’a jamais voulu régler lui même.
Un chronologie qui ne colle pas avec le récit officiel
Le récit qui circule depuis deux jours, y compris dans la dépêche de l’APS et sa reprise par la plupart des médias sénégalais (APS, Xalima), présente les choses simplement : Sonatel conteste l’arrêté du 6 novembre 2025 qui autorisait Starlink pour cinq ans, la Cour suprême suspend le temps d’instruire. Point.
Sauf que la chronologie complète raconte autre chose. Starlink circulait déjà de façon informelle au Sénégal dès 2023, au point que l’ARTP a dû intervenir contre la commercialisation sauvage de terminaux. L’État a ensuite légalisé la situation par un simple arrêté ministériel, sans passer par une révision de la convention de concession de Sonatel ni par un débat parlementaire, en l’intégrant à la communication du New Deal Technologique. Trente cinq jours après la signature de cet arrêté, le 10 décembre 2025, Orange Sonatel lançait déjà sa propre offre satellite via Eutelsat Konnect, comme le détaille Polygon.sn (Polygon.sn). Starlink, elle, n’a ouvert commercialement qu’en février 2026 (RTS).
Autrement dit : Sonatel n’a pas découvert le problème la semaine dernière. Elle a eu le temps de riposter commercialement avant même que Starlink ne vende son premier kit au grand public, puis a laissé la procédure suivre son cours (recours gracieux en mars 2026, puis saisine de la Cour suprême) pendant que le concurrent engrangeait des clients et que l’État distribuait des kits subventionnés. Parler d’un opérateur pris de court par une concurrence déloyale ne tient pas face à ce calendrier.
L’État, juge et partie, et personne ne le dit
C’est le point que la presse sénégalaise évite soigneusement de nommer. L’État sénégalais détient 27 % du capital de Sonatel, selon les données boursières disponibles, contre 42,33 % pour Orange. Le budget 2026 exige par ailleurs de Sonatel et Expresso le versement de 50 milliards de francs CFA de redevances supplémentaires (Seneweb). Le même État qui a délivré l’arrêté autorisant Starlink, via son ministère de tutelle et l’ARTP, est donc aussi actionnaire majeur du plaignant, et c’est une juridiction de cet État, la Cour suprême, qui doit arbitrer.
Ce n’est pas une accusation de manipulation, il n’y a aucune preuve d’une instruction politique donnée à la Cour. Mais un système où le régulateur, l’actionnaire de l’opérateur historique et le juge d’appel appartiennent à la même personne morale, l’État, n’offre structurellement aucune garantie de neutralité perçue, quelle que soit l’issue du dossier. Sonatel a raison sur un point de droit réel : il est difficile de justifier que l’entreprise ayant payé 134,5 milliards de francs CFA de droits et redevances, dont 68 milliards pour le renouvellement de sa concession, supporte des obligations de couverture et de service universel dont Starlink est de fait dispensé. Mais cet argument, aussi solide soit il, sert autant l’intérêt de l’État actionnaire que celui de l’opérateur historique. Personne, dans cette affaire, ne défend une position désintéressée.
Starlink n’est pas la solution miracle qu’on a vendue
Il serait tout aussi malhonnête de présenter Starlink comme la victime d’un protectionnisme d’un autre âge. Le kit coûte 146 000 francs CFA à l’achat, plus un abonnement mensuel de 22 000 à 30 000 francs selon la formule (Polygon.sn). Ce tarif exclut d’emblée l’écrasante majorité des ménages ruraux que le New Deal Technologique prétendait connecter, et rend le discours sur les « zones blanches » largement dépendant de la capacité de l’État à financer, sur fonds publics, les 5 000 kits promis à tarif préférentiel. En clair, Starlink ne connecte pas gratuitement les villages sénégalais, c’est le contribuable qui le fait à sa place si le programme va au bout.
À cela s’ajoutent des questions que l’euphorie du lancement a largement occultées : l’expert Mandiaye Diallo alertait déjà, cité par Xalima, sur l’absence de transfert technologique et de développement de compétences locales autour de l’infrastructure Starlink, une constellation satellite pilotée depuis les États Unis, sans emplois créés au Sénégal ni ancrage industriel comparable à celui de Sonatel. Le transit des données via des serveurs SpaceX à l’étranger a par ailleurs suffisamment inquiété pour que l’État évoque en réponse un projet de « cloud souverain ». Et pendant que les avocats plaident, l’ARTP continue de démanteler des points de wifi communautaire construits sur des kits Starlink revendus illégalement, dernier épisode connu à Kaolack en août 2026 : la fraude que la légalisation devait justement éradiquer n’a jamais cessé.
Ce que cette suspension révèle vraiment
Le détail le plus révélateur de ce dossier n’est ni juridique ni technique, il est administratif. Alioune Sall, qui a signé l’arrêté controversé du 6 novembre 2025, a quitté le gouvernement en juin 2026, remplacé par Samba Diouf. Ce changement de titulaire au ministère de tutelle est intervenu avant que le contentieux ne soit tranché, sans qu’aucun des deux ministres n’ait pris position publiquement sur le fond du dossier Starlink, ni au moment de la passation ni au moment de la suspension. Un projet phare du New Deal Technologique se retrouve ainsi porté par une administration dont l’interlocuteur politique a changé en cours de route, ce qui interroge sur la continuité de l’engagement de l’État derrière ce dossier, au delà des communiqués.
Ce que la suspension du 7 septembre met surtout en lumière, c’est l’improvisation d’une politique publique annoncée à grand renfort de communication avant d’avoir sécurisé sa base juridique. On autorise un concurrent par arrêté sans toucher à la convention de concession qui protège l’opérateur historique, on promet des kits subventionnés sans budget documenté publiquement, et on change de responsable politique du dossier au ministère en pleine procédure judiciaire, sans continuité publique affichée sur ce point précis. Le résultat, un an après l’arrêté, c’est une licence gelée, un marché rural toujours largement déconnecté, et deux entreprises qui se battent devant les tribunaux plutôt que sur le terrain du service rendu aux usagers. Les seuls vrais perdants de ce feuilleton, ce sont les écoles et les zones blanches que Starlink et le New Deal Technologique promettaient de connecter en premier.














