Les premières cartes CEDEAO arrivent à expiration en octobre 2026. Leur date de fin était pourtant écrite noir sur blanc depuis 2016. Au lieu d’un plan de renouvellement préparé à l’avance, l’État sort une loi de prorogation votée en catastrophe. Retour sur une échéance que tout le monde connaissait.
Il y a des crises qu’on ne voit pas venir. Et puis il y a celles dont la date figure sur des millions de cartes, dans le portefeuille de chaque Sénégalais, depuis dix ans.
Les premières cartes nationales d’identité biométriques CEDEAO ont été délivrées à partir d’octobre 2016. La loi n°2016‑09 qui les a créées leur donnait une validité de dix ans. Le calcul n’était pas difficile. En septembre 2026, à quelques semaines de l’échéance, le ministère de l’Intérieur annonce pourtant un processus législatif pour en prolonger la validité. Il en précise lui‑même les limites : « ni la durée de la prorogation ni le périmètre exact des bénéficiaires » ne sont encore fixés.
Autrement dit, l’État répond à une échéance vieille de dix ans par une mesure dont il ne connaît pas encore le contenu.
| 10 ansde validité prévus dès 2016 | 50 MdsFCFA, marché attribué en gré à gré | 139 Gode données revendiquées par des pirates |
Une réforme votée dans la précipitation
Pour être juste, le chantier n’a pas commencé hier. Le projet de loi n°21/2026, adopté en Conseil des ministres le 29 avril, a été inscrit en plénière le 18 septembre. Il parle de s’adapter aux « nouvelles évolutions technologiques », de mieux protéger les données personnelles et de renouveler progressivement les titres expirés.
Mais la mécanique reste lourde : vote des députés, promulgation par le président, puis un décret d’application qui fixera enfin qui en profite et pour combien de temps. Le calendrier institutionnel court après le calendrier réel. Entre les deux, le citoyen reste avec une carte dont la date de validité est dépassée mais dont le statut juridique n’est pas encore tranché.
Deux messages en même temps
Le plus troublant, c’est la double communication. D’un côté, on annonce une prorogation. De l’autre, la DAF lance le 25 septembre les opérations de renouvellement pour les cartes délivrées entre le 4 octobre et le 31 décembre 2016, au Sénégal comme dans la diaspora.
Alors, que doit faire le citoyen ? Faire la queue dans un centre d’enrôlement, ou attendre une prorogation qui n’est pas encore votée ? Si tout le monde va renouveler, la prorogation n’a servi à rien. Si tout le monde attend, la prorogation cache simplement un manque de capacité de production. Dans les deux cas, le message manque de clarté, et en matière d’identité, le flou coûte cher.
Si tout le monde va renouveler, la prorogation n’a servi à rien. Si tout le monde attend, elle cache simplement un manque de capacité.
Il faut aussi se souvenir que cette carte n’est pas qu’une pièce d’identité. C’est un document de voyage dans l’espace CEDEAO. Une prorogation votée à Dakar sera‑t‑elle reconnue sans discussion par un agent de la police des frontières à Rosso, Kidira ou Diaoubé ? Aucune réponse officielle pour l’instant.
Un système déjà fragilisé
Cette échéance ne tombe pas au meilleur moment. En janvier 2026, un groupe se faisant appeler Green Blood Group a revendiqué le vol de 139 Go de données à la Direction de l’automatisation des fichiers, dont des données biométriques. La production des cartes a été suspendue du 5 février au 1er avril. Près de deux mois sans aucune nouvelle carte, juste avant la vague de renouvellements la plus importante depuis 2016.
Les autorités assurent que « l’intégrité des données personnelles » a été préservée. Mais aucun audit indépendant n’a été rendu public. Et c’est à ce même système, qui sort à peine d’une paralysie, qu’on va demander d’absorber des centaines de milliers de demandes.
Le péché originel de 2016
Pour comprendre, il faut revenir au départ. En mai 2016, le marché de production des cartes est attribué au malaisien Iris Corporation Berhad : 50 milliards de FCFA, en gré à gré, pour 10 millions de cartes sur cinq ans. À l’époque, la presse rappelait déjà que le même prestataire avait été épinglé par la Cour des comptes sur le marché des passeports.
Les questions sans réponse
- Qui produira les nouvelles cartes ?
- Dans quelles conditions et à quel prix ?
- Le renouvellement sera‑t‑il gratuit, comme l’était la carte d’origine ?
- Une carte prorogée sera‑t‑elle acceptée aux frontières de la CEDEAO ?
Dix ans plus tard, ces questions de fond n’ont pas changé, et les communications officielles n’y répondent pas. Quant au défaut de conception relevé dès le départ, l’absence des noms des parents, utile pour distinguer les homonymes, des citoyens demandent encore son retour.
L’ombre électorale
Le sujet dépasse l’administratif. Au Sénégal, la carte d’identité biométrique sert aussi de carte d’électeur, et une carte valide est exigée pour s’inscrire ou modifier son inscription sur les listes. Adji Mbergane Kanouté, de l’UDS/A, évoque un risque d’« exclusion électorale massive » et réclame plus de transparence sur la cyberattaque. On peut trouver le ton alarmiste. On ne peut pas dire que la question soit sans fondement. Tant que le décret d’application ne précise pas le périmètre de la prorogation, personne ne peut dire avec certitude quel électeur sera concerné, ni dans quelles conditions.
Gouverner, c’est prévoir
La prorogation n’est pas scandaleuse en soi. D’autres pays y ont eu recours pour lisser des pics de renouvellement. Le problème est ailleurs : elle arrive comme une réponse d’urgence à un événement parfaitement prévisible, dans un système affaibli par une cyberattaque, sans calendrier clair ni transparence sur le prestataire et les coûts.
Le Sénégal parle de souveraineté numérique, d’identité numérique, de dématérialisation des services publics. Tous ces projets reposent sur une seule base : un fichier d’identité fiable, sécurisé et à jour. Si l’État met dix ans à préparer une échéance connue depuis le premier jour, on peut légitimement s’inquiéter de la façon dont il gérera celles qu’il n’a pas vues venir.














