Depuis la mi-février, le Gabon est plongé dans un huis clos numérique qui ne dit pas son nom. Sous prétexte d’éviter des dérives qualifiées de « conflictogènes », les autorités de la transition ont tout bonnement débranché les réseaux sociaux les plus prisés par la jeunesse, notamment TikTok et Facebook, tandis que WhatsApp ne fonctionne que par intermittence. Mais la véritable onde de choc, celle qui fait trembler la toile gabonaise, est venue d’une ordonnance présidentielle promulguée en catimini le 26 février, dont le contenu n’a fuité que récemment. Le verdict du texte est sans appel : c’est la mise à mort pure et simple de l’anonymat en ligne.
Tomber le masque ou aller en prison
La mesure phare de ce nouveau dispositif juridique ferait pâlir d’envie n’importe quel régime autoritaire. Désormais, l’utilisation de pseudonymes est strictement interdite sur les plateformes numériques. Chaque internaute gabonais devra montrer patte blanche en renseignant son nom, son prénom, son adresse et, surtout, son Numéro d’identification personnel (NIP). Les entreprises, quant à elles, devront afficher leur numéro de registre de commerce.
Il faut avoir l’honnêteté de le reconnaître : les réseaux sociaux sont souvent le théâtre d’une lâcheté crasse, où des trolls cachés derrière des faux profils détruisent des réputations en toute impunité. C’est exactement l’argument massue des partisans de cette loi, à l’image du producteur de contenus pro-gouvernemental Bienvenue Effayong, alias « Bitome ». Régulièrement attaqué en ligne, il se réjouit de voir la fin d’une ère où des internautes pouvaient impunément « diffamer » ou poser des « actes de déstabilisation ».
L’ordonnance comporte par ailleurs des garde-fous que beaucoup de démocraties réclament : la fixation de la majorité numérique à 16 ans pour protéger les mineurs, ou encore l’interdiction des deepfakes (trucages générés par intelligence artificielle) visant à porter atteinte à la dignité des personnes.
Un bracelet électronique dans chaque smartphone
Le timing de cette réforme draconienne ne doit rien au hasard. Cette volonté farouche de « nettoyer » le web intervient au moment même où le président Brice Oligui Nguema fait face à la première grande vague de contestation sociale de sa transition, illustrée notamment par de lourdes grèves dans le secteur de l’enseignement.
Dans ce contexte éruptif, obliger chaque citoyen à décliner son identité réelle pour émettre une critique politique revient à distribuer des cibles dans le dos des opposants. Marcel Libama, ancien député de la Transition, a raison de tirer la sonnette d’alarme : cette ordonnance, qu’il juge « liberticide », marque un effondrement brutal de la liberté d’expression.
Le volet répressif du texte a de quoi glacer le sang des internautes les plus audacieux. Les administrateurs de groupes virtuels se retrouvent investis d’une responsabilité « solidaire » effrayante : ils devront modérer et signaler les dérives sous peine de sanctions colossales, allant jusqu’à 50 millions de FCFA (environ 89 415 dollars) d’amende et des peines de prison ferme. De plus, une autorité judiciaire peut désormais ordonner la suppression d’un compte ou d’un contenu en moins de 24 heures.
Couper le réseau n’efface pas la crise
En voulant civiliser internet au forceps, les autorités gabonaises optent pour la politique de la terre brûlée. Suspendre les réseaux sociaux et brandir la menace de la prison pour un « partage massif » de contenus jugés illicites ne résoudra pas la grogne sociale sur le long terme. Comme le souligne l’organisation Internet sans frontière, couper brutalement l’accès aux plateformes n’efface en rien les véritables problèmes socio-économiques auxquels la population est confrontée.
Le Gabon se trouve à la croisée des chemins. Si l’assainissement de l’espace numérique est un débat légitime et mondial, transformer la toile nationale en un immense panoptique policier est une erreur tragique. En voulant traquer les opinions, Libreville risque surtout de réduire au silence l’ensemble de son peuple.














