Trouver une nounou, une aide ménagère ou un chauffeur reste, au Sénégal, une affaire de bouche-à-oreille. Ibrahima Keita, ingénieur informatique rentré de France après 24 ans de carrière, en a fait l’expérience à son retour à Dakar. De ce constat est née Whooti, une plateforme de mise en relation de femmes de ménages et nounous conçue par Amentys, la société de services numériques qu’il codirige avec Aboubacar Diallo. Entretien.
Au Sénégal, l’emploi domestique fait vivre des milliers de foyers et en fait tourner bien davantage. Pourtant, ce marché essentiel fonctionne presque entièrement hors des circuits formels : pas de références vérifiables, peu d’encadrement, et une relation de confiance qui repose sur la recommandation d’un proche.
C’est ce vide que Whooti entend combler. Revendiquant 678 prestataires référencés et 98 employeurs inscrits, la plateforme développée par Amentys ne se présente pas comme un simple annuaire, mais comme un outil de structuration d’un secteur. Ibrahima Keita revient pour AITN sur la genèse du projet, les obstacles rencontrés et les ambitions internationales de la jeune pousse dakaroise.
Aux origines, une expérience vécue
AITN : D’où est venue l’idée de Whooti ?
Ibrahima Keita : D’une expérience très concrète. En 2023, quand nous sommes rentrés de France pour nous installer au Sénégal, nous avons dû, comme beaucoup de familles, trouver une nounou, une dame de ménage et un chauffeur. Nous avons été surpris de voir à quel point c’était compliqué. Tout passait par le bouche-à-oreille, on recrutait sans vraiment connaître le parcours des personnes, sans pouvoir vérifier leurs références, et quand ça ne marchait pas, il fallait tout recommencer. Nous nous sommes dit que si nous, qui avions un réseau, rencontrions autant de difficultés, alors des milliers de familles vivaient la même chose. Whooti est né de ce constat.
Quel problème le marché ne résolvait-il pas avant vous ?
Le problème principal, c’est le manque de confiance et de visibilité, des deux côtés. Les familles ne savent pas où trouver des profils fiables et qualifiés, et n’ont aucun moyen simple de vérifier l’expérience ou le sérieux d’une personne. De l’autre côté, beaucoup de travailleuses et travailleurs domestiques compétents ne peuvent pas valoriser leur savoir-faire et restent dépendants d’intermédiaires informels. Le marché existait, mais il était entièrement informel, opaque et peu sécurisant.
Comment Whooti s’inscrit-il dans la vision d’Amentys ?
Amentys est une société de services numériques et de conseil en informatique que je codirige avec Aboubacar Diallo. Notre vision est d’utiliser la technologie pour répondre aux problèmes du quotidien des Sénégalais et, plus largement, des Africains. Whooti s’inscrit exactement dans cette logique : prendre un secteur essentiel mais très informel, et le structurer grâce au numérique pour le rendre plus simple, plus transparent et plus sûr pour tout le monde.
Deux ingénieurs de retour au pays
Parlez-nous de votre parcours et de celui de l’équipe fondatrice.
Je suis ingénieur informatique de formation. Après 24 ans d’expérience en France, je suis rentré au Sénégal en 2023 avec l’envie d’entreprendre et de contribuer au développement du pays. Je dirige aujourd’hui plusieurs activités, dans le conseil informatique, le développement logiciel, mais aussi l’agrobusiness. Mon associé Aboubacar Diallo, directeur des systèmes d’information de Whooti, est lui aussi ingénieur informatique et a travaillé quinze ans en France. Nous partageons la même ambition : mettre nos compétences au service du quotidien de nos clients et du grand public, par le numérique.
Ce qui nous a menés à l’entrepreneuriat tech, c’est la conviction que le numérique peut résoudre très concrètement des problèmes du quotidien en Afrique, à condition de partir des réalités locales.
Construire la confiance, brique par brique
Concrètement, comment fonctionne Whooti pour une famille qui cherche une nounou ou une aide ménagère ? Quelles garanties offrez-vous sur les profils ?
Tout se fait depuis l’application, 100 % mobile. La famille, ou l’entreprise, crée son compte et valide son numéro grâce à un code reçu par SMS. Elle lance ensuite une recherche de nounou ou d’aide-ménagère selon son besoin et compare des profils vérifiés : expérience, références, disponibilité. Elle échange avec les candidates par la messagerie intégrée, organise un entretien, puis signe le contrat dans l’application, où elle suit ensuite la prestation et les paiements.
Côté garanties, aucune intervenante n’apparaît sur Whooti sans que nos équipes aient contrôlé ses documents et validé son dossier. Chaque numéro est vérifié, et nous encourageons les utilisateurs à rester dans la messagerie interne pour que les échanges restent tracés. Quant aux données personnelles, elles servent uniquement à la mise en relation, au suivi et à la facturation.
Nous avons aussi voulu un modèle transparent. Les familles et les entreprises règlent des honoraires uniques de 10 000 F CFA par contrat conclu. Pour les prestataires, l’inscription est gratuite : 2 000 F CFA sont simplement retenus sur leur premier salaire, sans avance de frais ni commission par la suite.
Quels ont été les plus grands défis pour bâtir une plateforme de confiance dans un secteur aussi sensible ?
Le défi le plus important est humain avant d’être technique. Il faut convaincre les familles de confier à une plateforme quelque chose d’aussi intime que l’accès à leur maison et à leurs enfants. Il faut en même temps convaincre les travailleurs domestiques que le numérique peut leur être utile, alors que beaucoup ne sont pas familiers des applications. Sur le plan technique, nous avons dû concevoir un outil très simple d’utilisation tout en protégeant sérieusement les données personnelles. Cela nous a conduits à travailler sur la conformité en matière de protection des données dès le départ.
L’application a-t-elle évolué grâce aux retours des utilisateurs ?
Oui. Nous avons simplifié le formulaire d’inscription, une amélioration déjà en production, et nous intégrons actuellement le paiement via Orange Money.
Des premiers résultats à consolider
Quel bilan tirez-vous aujourd’hui ?
À ce jour, Whooti compte plus de 1 000 prestataires référencés. Au-delà des chiffres, ce qui nous rend fiers, c’est de voir des familles trouver la bonne personne plus rapidement, et des travailleurs domestiques accéder à des emplois mieux encadrés.
D’autres plateformes proposent déjà ces services au Sénégal. Qu’est-ce qui distingue Whooti ?
Nous sommes partis d’un vécu réel de client, pas d’une idée théorique, et cela se ressent dans la conception. Notre différence tient en trois points : un modèle économique accessible pour les prestataires, sans frais bloquants à l’entrée ; une plateforme pensée à la fois pour les particuliers et les entreprises ; et une ambition claire de professionnaliser le métier par la formation et la certification. Notre objectif n’est pas seulement de mettre en relation, mais de valoriser les métiers du service à domicile. Whooti crée un circuit de valeur complet, qui part de la formation des travailleurs domestiques, passe par la mise en relation sur la plateforme et aboutit chez l’employeur.
Cap sur la formation et l’international
Quelles sont les prochaines étapes pour Whooti ?
Nos priorités sont claires. D’abord, lancer le programme de formation et de certification des prestataires, pour renforcer encore la confiance. Ensuite, élargir la gamme de services proposés. Nous préparons aussi un développement à l’international, notamment via un modèle de franchise, avec des discussions déjà avancées auprès d’un partenaire en Afrique australe. Enfin, nous sommes en démarche auprès de partenaires financiers et institutionnels pour accompagner cette croissance.














