La course effrénée à la numérisation de l’identité en Afrique, souvent présentée aux investisseurs et aux bailleurs de fonds comme la clé de voûte de l’inclusion financière, montre des signes inquiétants de défaillance systémique. Selon un nouveau rapport incisif de l’Institute of Development Studies (IDS) basé au Royaume-Uni, ces systèmes biométriques, au lieu d’intégrer les populations, menacent de priver des millions de citoyens de services essentiels, créant un risque social et économique majeur.
L’étude, intitulée « Digital-ID in Africa: Assessing progress and challenges to date », jette un froid sur l’enthousiasme technologique ambiant. En analysant dix marchés clés – dont le Botswana, la Côte d’Ivoire, la RDC, l’Égypte, le Sénégal et l’Éthiopie – les chercheurs révèlent que l’absence de garde-fous institutionnels transforme ces infrastructures en outils d’exclusion massive.
Le cœur du problème ne réside pas dans la technologie elle-même, mais dans la gouvernance. Le rapport souligne un décalage critique entre l’adoption de cadres juridiques sophistiqués sur le papier et leur application réelle.
Bien que certaines nations disposent de lois sur la protection des données, l’absence de régulateurs véritablement indépendants laisse le champ libre aux abus étatiques et corporatifs. Les chercheurs notent que ces systèmes, souvent héritiers des mécanismes de contrôle coloniaux, servent de plus en plus à la consolidation du pouvoir politique plutôt qu’à l’émancipation citoyenne. Pour les analystes du risque pays, cela signale une fragilité institutionnelle : un système d’identité qui exclut une partie de la main-d’œuvre ou des bénéficiaires sociaux crée des poches de vulnérabilité économique invisibles dans les statistiques officielles.
L’étude applique le Cadre d’Évaluation de l’Identité Numérique développé par le Centre for Internet and Society (Inde), soumettant les systèmes nationaux à 15 tests de diagnostic. Le constat est sévère : la « dérive de mission » (mission creep) est généralisée. Des données collectées pour un usage spécifique (comme l’état civil) sont souvent réutilisées sans consentement pour la surveillance ou le profilage commercial.
Cette opacité menace la confiance du public, un actif intangible mais essentiel pour l’adoption des services fintech et e-gov. Si les citoyens craignent que leur identité biométrique ne soit utilisée contre eux, l’adoption des services numériques – moteur de croissance projeté pour le continent – pourrait plafonner.














