Le 28 août 2025, la communauté numérique ivoirienne s’est réunie virtuellement pour lancer un appel pressant en faveur d’AfriNIC, le registre chargé de la gestion des adresses IP en Afrique. À travers un webinaire organisé sous l’égide de la Commission de l’économie numérique et de l’entreprise digitale du patronat ivoirien, sa présidente Gertrude Koné a affirmé avec gravité : « C’est le temps de l’action pour sauver AfriNIC ». Le rendez-vous avait pour objectif de décortiquer une crise devenue l’une des plus graves que l’Internet africain ait connue.
AfriNIC, fondé en 2004, est le seul registre Internet régional sur le continent. Basé à l’île Maurice, il gère l’attribution des ressources IP — IPv4, IPv6 et numéros de systèmes autonomes — à destination des opérateurs, fournisseurs d’accès, gouvernements et organisations techniques africaines. Sa structure communautaire, à but non lucratif, repose sur une gouvernance partagée et sur la participation active de ses membres. Pourtant, ce modèle est aujourd’hui mis à rude épreuve par un conflit judiciaire d’une rare intensité.
Au cœur de la tempête : Cloud Innovation, une entreprise immatriculée aux Seychelles, dirigée par l’homme d’affaires chinois Lu Heng. Entre 2013 et 2016, elle a obtenu plus de six millions d’adresses IPv4, ce qui en fait l’un des plus gros détenteurs sur le continent. Selon les experts réunis lors du webinaire, moins de 1 % de ces adresses sont utilisées en Afrique, le reste étant exploité ailleurs, notamment en Chine et aux États-Unis. En 2021, AfriNIC a mis fin au contrat de Cloud Innovation, l’accusant de ne pas respecter les conditions d’allocation, qui stipulent que les ressources doivent être utilisées pour soutenir le développement numérique africain. L’entreprise a réagi par une offensive judiciaire à Maurice, multipliant les recours et obtenant le gel des comptes d’AfriNIC. Ce blocage a entraîné une paralysie des élections internes, des réunions suspendues et, plus récemment, une demande de liquidation judiciaire.
Face à cette menace existentielle, les voix s’élèvent. Emmanuel Vitus, chercheur en gouvernance de l’Internet, a souligné que la communauté africaine doit maintenant se battre sur le terrain juridique. Didier Kla, expert en transformation digitale, a rappelé les conséquences concrètes : l’assignation des adresses IP est au point mort, certaines entreprises africaines doivent recourir au marché noir pour obtenir des ressources pourtant censées être accessibles gratuitement.
Pour éviter l’effondrement du registre, les intervenants ont proposé plusieurs pistes. La réforme du processus électoral, la relance des politiques de transition vers l’IPv6, le renforcement de la transparence dans l’élaboration des politiques d’attribution et la mobilisation judiciaire sont perçus comme des priorités immédiates. Une liste de discussion sera ouverte pour coordonner les actions des membres francophones, tandis qu’une task force, pilotée par Didier Kla, devrait voir le jour pour structurer une réponse régionale cohérente.
Au-delà de l’aspect technique ou institutionnel, la crise AfriNIC pose la question de la souveraineté numérique africaine. Pour Gertrude Koné, il ne s’agit plus simplement d’organiser des conférences, mais d’agir concrètement pour défendre une infrastructure vitale. « Ce n’est pas juste une affaire de spécialistes. C’est une alerte rouge pour l’ensemble de l’écosystème numérique africain », a-t-elle conclu.














