Sur un continent où l’on parle beaucoup de révolution numérique, l’obstacle majeur est souvent invisible à l’œil nu : il est enfoui sous terre. Il s’agit de la fibre optique, l’infrastructure essentielle sans laquelle l’accès massif à Internet haut débit restera hors de portée pour des millions d’Africains. C’est ce défi que CSquared, entreprise technologique panafricaine issue du projet « Project Link » de Google, a décidé d’attaquer de front avec un investissement total de 125 millions de dollars.
Depuis son lancement en 2011 en Ouganda, CSquared a connu une transformation rapide. De simple initiative expérimentale de Google, elle est devenue en 2017 une société indépendante, soutenue par des poids lourds comme Mitsui, Convergence Partners, l’IFC ou encore la Banque mondiale via l’IDA-PSW. Aujourd’hui, elle opère dans six pays — notamment le Kenya, la RDC, le Liberia ou encore le Ghana — avec un réseau de plus de 7 500 kilomètres de fibre optique qui alimente plus de 100 opérateurs et fournisseurs d’accès à Internet.
Le modèle de CSquared est simple, mais disruptif. L’entreprise ne s’adresse pas directement aux consommateurs, elle construit plutôt ce que ses dirigeants appellent les « autoroutes de la connectivité ». Elle met ensuite cette capacité à disposition de tous : opérateurs télécoms, fournisseurs Internet, gouvernements. Ce modèle d’infrastructure neutre permet d’éviter que chaque acteur déploie son propre réseau à coût élevé. Grâce à cette mutualisation, l’accès au haut débit devient plus abordable.
Les ambitions de CSquared s’étendent désormais bien au-delà des réseaux métropolitains. Avec une nouvelle levée de 25 millions de dollars obtenue fin 2023, la société accélère le déploiement de corridors transfrontaliers et prévoit la mise en place de centres de données décentralisés. Déjà opérationnelle, la liaison terrestre entre Accra et Lagos représente un jalon stratégique. D’autres connexions suivront, notamment vers la Côte d’Ivoire et l’intérieur des terres, avec l’objectif d’un maillage complet de l’Afrique de l’Ouest dans les cinq années à venir.
Mais l’enjeu n’est pas que technique. Chaque expansion implique un travail diplomatique intense avec les autorités locales. Pour s’implanter dans un nouveau pays, CSquared commence par rencontrer les ministres, les régulateurs, comprendre les priorités nationales, et seulement ensuite déposer les demandes de licences et déployer les équipements. Cette approche patiente et collaborative lui a déjà permis d’obtenir des partenariats publics-privés dans des pays comme le Togo ou le Liberia.
Au cœur de cette stratégie se trouve une conviction : un Internet abordable et stable est le socle d’une économie numérique florissante. Pour CSquared, la fibre n’est pas une fin en soi, mais un levier pour l’éducation en ligne, la croissance des startups, l’inclusion financière et le commerce électronique. Dans un continent où moins de la moitié de la population est encore connectée, le potentiel est immense. Comme le résume Samuel Owusu Yeboah, directeur technique du groupe, « le gâteau est assez grand pour tout le monde. Ce qui compte, c’est qu’on le construise ensemble. »














